Je viens vous faire part de ma dernière expérience de coming out. Et je dois dire que ma grande conclusion est : ouvrez le placard, qu’on respire !
Je m’explique. J’ai terminé il y a peu mon Sévice national Objecteur, 17 mois. J’étais tombé assez rapidement sous le charme d’un collègue, je vous épargne les détails, tout le monde est tombé amoureux d’un hétéro… ces vilains hétéros bouffis de bien-être, pétris de nature, d’un rayonnement animal et complètement irrésistibles ! Lui aussi il sortait des blagues sur les pédés qui me faisaient rigoler, mais aussi des horreurs homophobes qu’il pensait ; je le laissais dire, n’osant briser notre complicité par l’aveu qu’il ne m’était pas indifférent. On était vraiment de bons copains, toujours fourrés ( !) ensemble au bureau et à la ville ; j’essayais toujours en vain de lui tendre des traquenards pour l’amener à être gentil, ou de lui faire sentir mes préférences… Il aurait peut-être compris ? Mais non ; et quelquefois, de sa part, ça frisait l’inconscience (d’ailleurs il est très inconscient)…
Alors à la veille de se quitter après le Service, je n’ai pas voulu continuer à dissimuler et à fausser notre relation de confiance ; j’ai quand même réussi à lui dire, noir sur blanc et de vive voix, qu’il était "plus qu’un ami"… On s’est serré la main pour se dire au revoir, on ne s’est jamais revu.
Je l’ai rappelé, il a dit qu’il prenait ses distances ; un autre copain m’a rapporté que S… songeait avec horreur que je pouvais en avoir après son beau cul bien foutu… C’est sûr, il était bien foutu ; mais je n’allais pas violer un ami quand même… surtout vu nos carrures respectives…
Alors ça a été la désolation pour moi pendant une semaine (et je n’étais pas amoureux ; heureusement !!) ; je m’apercevais que pour lui, je régressais de la catégorie "ami" à celle d’"animal antinaturel et malfaisant", parce que pédé et ami c’est pas compatible… Voilà pourquoi maintenant je refuse de cacher mon orientation sexuelle : parce que si on ne le dit pas tout de suite, on le dit trop tard. Larguer un mec parce qu’il est pédé, c’est comme vivre avec un keubla dans le noir pendant deux ans et le chasser quand on s’aperçoit qu’il est noir : c’est complètement arbitraire, ça n’a pas de sens, et ça fait très mal. Alors je ne laisse plus à mes interlocuteurs le choix hypocrite de croire que je suis "normal". Je ne claironne pas que je suis gay, comme d’autres l’ont dit à la limite ça ne regarde que moi : mais je veux aussi montrer que "nous" sommes là, que nous avons un rôle à jouer, que nous sommes des gens civilisés et intéressants, et qu’on n’a pas le droit de nous ignorer ni même de ghettoïser notre orientation sexuelle en la parquant dans la vie-privée-qui-doit-rester-cachée. J’estime désormais que mon devoir de pédé, pour faire bouger les choses vers la tolérance, c’est, tous les jours, assumer un minimum de "culture gay" (une petite touche vestimentaire, un soupçon de manières qui me plaisent et que j’ai envie d’exprimer) et l’affirmer en étant avec tous les gens que je rencontre aimable, serviable, efficace dans mon travail : en étant "quelqu’un de bien". Ne pas leur laisser croire que ce ptigars sympa et utile est un hétéro bon teint, mais bien un type lambda dont il se trouve qu’il est gay. Il est vrai que dans ma nouvelle patrie mon grand chef est très apprécié des politiques, des professionnels et du personnel ; et qu’il donne tous les signes d’en être ! Voilà ce que j’appelle du militantisme sans fanfaronnades : occuper la place, s’y faire reconnaître, et ne pas jouer à l’hétéro devant et au pédé-inavouable-derrière ( !).
J’espère que ces bonnes paroles ne vous ont pas ennuyés, et qu’elles ne vont pas trop contre votre sentiment. Mais imaginez une société où on pourra faire des blagues sur les pédés avec ses camarades de classe ou ses collègues qui sauront qu’"on en est" ! quelle partie de rigolade ! Quelle liberté ! Parce que franchement, quelle différence ça fait qu’on soit homo ou hétéro ? On aime pareil, on fait presque les mêmes choses avec les corps, et ça justifie pas les réactions hystériques qu’on a tous rencontrées. Luttons pour le droit à l’indifférence : mais ça ne passe pas par la clandestinité, mais bien par le droit à la différence.