Mes parents sont extraordinairement ouverts d’esprit. Leur philosophie éducative, c’est : "On va envisager toutes les options qui s’offrent à notre progéniture, pour réfléchir à la meilleure façon de réagir", et c’est ça depuis notre naissance (mes frères et soeurs et moi). Je les avais donc déjà sondés (ou plutôt, c’est eux qui amenaient le sujet et me disaient ce qu’ils en pensaient), et je savais qu’ils l’accepteraient. Mais n’empêche... Dire à sa mère qu’elle ne doit pas compter sur soi pour avoir un jour un petit-fils (ou une petite-fille) à chouchouter, c’est pas facile. Dire à son père qu’on ne suivra pas son chemin, dur.
Bref je l’ai d’abord fait deviner à mon frère ("deviner" parce qu’à l’époque je n’avais pas le courage de prononcer le mot "homosexuel"), et sa principale réaction a été "Ah." Sans point d’exclamation, autrement dit "Bah qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ? C’est ton problème, pas le mien !". Ca nous a un peu rapproché.
Je lui avais dit que j’avais l’intention d’en informer les parents une fois que je ne serais plus célibataire, mais comme tous les petits frères sont des chieurs, il s’est arrangé pour dire un jour à table : "Allez, dis-leur". Je lui ai envoyé un de mes célèbres regards-qui-tuent, mais ce n’est pas ça qui a empêché mes parents de demander :
Qu’est-ce que tu as à nous dire ?
Rien.
Bah vas-y, on ne va pas te bouffer.
C’est pas une chose facile à dire et à entendre. Ca risque de vous choquer. (Leçon n°1 : Ne jamais commencer par se dévaloriser avant de faire son coming-out. C’était mal parti.)
Tu te drogues ?
Non. (Oh, j’ai oublié de dire que j’étais au bord des larmes et que je tremblais assez pour qu’un Japonais se croit à Kobe)
Tu as frappé un prof ? (C’était une plaisanterie, mais en l’occurrence je n’ai pas eu la force de sourire)
Non.
Si tu nous aidais, ce serait plus facile.
C’est d’ordre personnel.
Tu as une petite amie ? Tu l’as mise enceinte ? (Ca aussi, je crois que c’était une blague)
Non plus.
Personnel... en rapport avec l’école quand même ?
Pas vraiment. Quelques questions-réponses plus tard :
Tu préfères les garçons ?
Oui. (9.9 sur l’échelle de Richter)
Oh, je suis choquée ! a fait ma mère en éclatant de rire.
Bah c’est pas dramatique a dit mon père. Ensuite, ils ont fait :
De toute façon, il faut tout essayer. (Mon père. Si je n’avais pas autant tremblé, j’aurais éclaté de rire : tout essayer, comme si je voulais tester autre chose !)
A ton âge (17 ans, je précise), c’est normal de ne pas être sûr de ses choix. (Ma mère. Là, j’aurais voulu hurler de frustration : elle ne me croit pas ! Elle pense que c’est passager !). J’ai fini pas arrêter de trembler, et on en a un peu discuté.
Depuis ça on en parle assez régulièrement, et il n’y a pas de tabous. Mon père a seulement changé le sujet de ses questions embarrassantes : "Alors, toujours pas de petite amie ?" est devenu "Quand est-ce que tu ramènes un garçon ?". Ils disent que ça ne les dérangerait pas, à condition que je les prévienne avant d’embrasser mon copain pour la première fois devant eux. C’est vrai que ça doit faire un choc ! Mais de toute façon ce n’est pas à l’ordre du jour. Rien n’a vraiment changé depuis qu’ils savent, mais ça soulage de ne plus avoir à se demander : "Quand, où et comment leur dirai-je ?"
Après mon frère et mes parents, il y a eu deux amies du lycée. Je déprimais comme un dépressif en salle d’étude (à cette époque, c’est-à-dire décembre 2003, je n’étais pas encore fier d’être homosexuel), et elles ont déboulé en me demandant ce qui n’allait pas. Là encore, on a joué aux devinettes, et leur réaction a été géniale. L’une a été jusqu’à dire que c’était super, mais je ne peux pas dire que j’étais d’accord avec elle. Depuis on s’entend super bien et comme on est trois ados du même âge avec les mêmes préférences, on mate en groupe et on plaisante sans complexe.
Quelques semaines plus tard, avant les vacances de février, encore un CO, encore à une fille, encore des devinettes, et encore une réaction positive : "Ca ne me dérange pas." Re-quelques semaines plus tard, je me suis dit que je ne pouvais pas l’avoir dit à...Bip... sans le dire à Bip, Bip, Bip et Bip, vu qu’elles sont toutes les cinq des amies de longue date. Et je voulais m’entendre prononcer le mot "Homosexuel", histoire d’arrêter d’être aussi lâche. Donc je leur ai dit à toutes les quatre que je devais leur parler, et elles ont commencé à me poser des questions, mais cette fois-ci j’ai bien réussi à dire les trois mots fatidiques. Là encore, réactions positives et avalanche de questions du genre "T’as un petit copain ?", "T’as pas peur, par rapport au sexe ?" (Question qui m’a fait hurler de rire), "Depuis combien de temps tu le sais ?"...
Maintenant, je me dis que laisser tomber le masque soulage énormément, même si c’est face à un nombre aussi restreint de personnes. Je cherche à présent le courage de le dire à des garçons ou, pourquoi pas, à toute la classe (vu que c’est la fin de l’année, j’ai intérêt à me décider vite), ne serait-ce que pour pouvoir dire ce que je pense de l’homophobie à l’abruti qui la représente dans ma classe.
Voir aussi la réflexion de Guillaume sur le coming-out
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