Vous êtes co-responsable de la commission nationale gaie et lesbienne des Verts. Quel est le rôle de cette structure ?
"Tout d’abord, nous avons voté récemment la modification de notre intitulé en Commission Gais Lesbiennes Bi Trans (pour Transsexuel-les et Transgenres)."
"Outre des communiqués diffusés en rapport avec l’actualité, nous prenons position lors des débats nationaux. Par ailleurs, nous travaillons en très grande proximité avec les associations spécialisées, particulièrement au sein de l’Inter L.G.B.T, qui regroupe les principales associations nationales et régionales et organise notamment la Marche des Fiertés Gaies Lesbiennes Bi et Trans."
Lors de la campagne des municipales de 2001, plusieurs responsables politiques, de tendances diverses, ont fait leur coming out. Qu’avez vous pensé de cette démarche ?
"Globalement, je suis pour tout ce qui peut contribuer à une visibilisation positive de l’homosexualité, non comme une valeur élitiste mais dans le sens d’une stricte égalité de droits entre homos, bi-sexuels, transexuel-les et hétérosexuel-les. Lorsque la démarche d’annoncer clairement son orientation sexuelle ou de son choix de genre (transgenre) est faite en respectant la dignité de celui/celle qui l’effectue, elle contribue à faire en sorte que le regard de la société évolue de manière progressiste, dans la perspective qu’il n’y ait plus de différences de traitement en fonction de ce critère, très personnel. Mais lorsque cela devient un "outil" électoral, très ostentatoire, dans un sens positif ou négatif, cela ne me paraît pas une bonne manière de favoriser une ouverture d"esprit chez le plus grand nombre."
Vous n’aimez pas beaucoup le communautarisme ?
"Bien sûr, on peut se sentir "au chaud" dans une communauté, mais pouvoir choisir de ne pas s’y enfermer, d’aller à la rencontre de toutes et tous, et de ne pas céder à la tentation du repli sur des relations sociales exclusives avec des gens qui partagent la même orientation sexuelle ou les mêmes choix de vie que soi-même. Ca n’a pas de sens, c’est complètement appauvrissant intellectuellement, d’orienter la totalité de sa vie et de ses activités en fonction de ces seuls critères. Alors qu’il est plus intéressant de choisir des moments à partager avec des gens dont on se sent plus proche, et d’autres avec des gens différents."
"Notre combat permanent, avec les Verts et dans le cadre d’un programme d’écologie politique, -respectueux de tous les choix individuels, à condition qu’ils respectent l’autre-, est de parvenir à une réelle égalité de droits, surtout pas à des droits spécifiques. A quel titre d’ailleurs ? Etre gay, lesbienne, bi ou trans serait un gage de perfection et d’égards particuliers ? Heureusement non ! En revanche, trop de comportements dictés par la haine sont encore constatés aujourd’hui pour stigmatiser l’homosexualité, et créent des situations graves, psychologiquement et parfois physiquement."
Et personnellement, quel rôle joue votre orientation sexuelle dans votre engagement politique ?
"J’espère bien aucun rôle particulier ! Il serait dangereux de tomber dans les excès que je dénonçais précédemment, et de réagir en fonction de sa propre orientation sexuelle, face à toute situation qui se présente, nécessite un choix politique, une action générale qui concerne toute la population à égalité de droits !"
" En fonction des interlocuteurs et de la possibilité de faire avancer la banalisation des orientations sexuelles minoritaires, je suis plus ou moins radical. Face à des gens fermés, il faut faire preuve de dureté, mais ne pas donner prise à des dérives qui renforceraient leur homophobie. En clair, la manière digne dont Bertrand Delanoë a procédé, en en parlant une fois parce que cela était un symbole fort, puis plus pour ne pas événementialiser et que la campagne ne soit que focalisée là-dessus, m’apparaît comme un modèle... A la différence d’élus plus anonymes avant que l’on ne parle de leur spécificité sur le sujet, très médiatisée, et qui les a réduits au rôle d’alibi dans leur parti, occultant tout le reste de leur travail d’élu. Je ne souhaite pas être réduit à la spécificité d’une orientation sexuelle."
Dans l’actuelle campagne présidentielle, on entend peu parler d’homosexualité dans les médias généralistes. L’adoption du PaCS aurait-elle donné à certains l’impression que la question posée par les droits des gais et des lesbiennes était réglée ?
"Si l’on "parle peu d’homosexualité" comme vous dites, dans la campagne électorale, c’est peut-être parce que cela est devenu un "non sujet", qui fait de moins en moins débat au sein de la société française, et dans ce cas l’on ne pourrait que s’en réjouir. Je suis cependant moins optimiste, car j’ai l’impression que lorsque les médias généralistes traitent le sujet, c’est quasiment toujours sur un mode évènementiel et spectaculaire ("le pouvoir des gays", la Gay Pride) qui mettent en avant des cas extrêmes, et contribuent à marginaliser toujours davantage les gays et lesbiennes qui ne se reconnaissent pas dans les schémas des jeunes gens très beaux, parisiens du Marais, sortant beaucoup la nuit avec de multiples partenaires "clones", et à très hauts revenus dans la mode ou le spectacle. Les jeunes qui se découvrent, en régions, dans un petit village et dans une famille modeste, rencontrent des difficultés à s’assumer, et ces modèles ne les aident pas du tout, renforçant leurs complexes."
Le débat sur le PaCS a été rude. Maintenant qu’il est entré dans les faits, ses défauts se font plus criants. Quelles évolutions du PaCS les Verts sont-ils prêts à soutenir ?
"Les Verts, s’ils se sont comme la plupart, satisfaits du statut donné à des couples de même sexe (notamment parce qu’il ne s’agit pas d’un statut particulier, mais bien d’une égalité de traitement) reprochent depuis le début au PACS sa durée discriminante d’un délai de 3 ans pour l’imposition commune, le fait qu’il ne s’agisse pas d’un véritable acte d’Etat-civil, et qu’il ne soit pas signable en Mairie pour ceux qui le souhaitent (en effet nous avons intégré la réserve des couples qui ne souhaitent pas la publicité qui existe avec la publication des bans pour le mariage). Le statut du conjoint étranger n’est pas du tout traité, même si le PaCS peut faire partie des éléments pris en compte au cas par cas, par les Préfectures."
"Et sur ce sujet, très concrètement, l’accueil en Mairie des couples pacsés qui le souhaitent, a été créé à la Mairie du 9ème arrondissement de Paris par le Maire Jacques BRAVO, où je siège en tant que Maire adjoint, sur la base du programme des Verts. Cela fut un moment très important symboliquement, auquel je suis particulièrement fier d’avoir participé."
Iriez vous jusqu’à ouvrir le mariage républicain aux couples de même sexe ?
"Sur un plan de principe, si l’on veut supprimer toute discrimination, nous sommes tentés de répondre oui, en précisant bien qu’il ne s’agit en aucun cas d’un statut particulier de « mariage homo », mais de l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, nuance capitale qui était souvent occultée par les opposants au PaCS, car cet oubli renforce les fantasmes sur l’homosexualité qui mettrait en péril la société. La contradiction de ces traditionalistes attardés arrive très vite lorsqu’on traite de l’homoparentalité, des gens homos qui veulent avoir des enfants, ce qui est légitime, et là on attend la réponse cohérente de la Droite frileuse sur ces questions. En suivant leur logique sur "les homos sont un danger, ils ne peuvent pas voir d’enfants", eh bien favorisons donc toutes les formes d’adoption et de parentalité ! D’autant que personne ne stigmatise, et c’est bien normal, les couples hétéros qui ne peuvent pas avoir d’enfant : où est la logique ?"
"Sur la question du mariage, il serait bon que coexistent les différentes formes de couples d’aujourd’hui : concubinage, PACS et mariage, mais le statut très contraignant du mariage, particulièrement les difficultés juridiques pour y mettre un terme, et sa connotation "ringarde" voire machiste, n’en font pas toujours un modèle souhaité par les personnes concernées elles-mêmes, comme la publication obligatoire en Mairie entre autres. Les féministes ont longtemps lutté contre ce statut "patriarcal". Par ailleurs, si le PaCS a donné un statut égal aux couples, ce dont nous nous félicitons, je suis attentif à éviter le risque que le seul statut légitime de l’homosexuel-le en France devienne celui du couple : les seuls homos acceptables seraient les homos mariés ou pacsés ? Ce serait bigrement excluant pour les personnes célibataires..." Depuis l’adoption du PaCS, la question de l’homoparentalité est l’une des plus débattues et aussi celle qui suscite les réactions les plus tranchées dans l’opinion. Dans ce contexte, que peut-on faire de concret ?
"Plusieurs cas de figure dans l’homoparentalité : nous souhaitons que les difficultés que rencontrent aujourd’hui les gens qui ont eu un enfant, puis ont un compagnon ou une compagne de même sexe, disparaissent (droits de garde, etc). Sur l’adoption, les Verts sont on ne peut plus clairs : c’est le seul parti à avoir pris position formellement, à une très large majorité, en faveur de l’adoption par des couples de même sexe. Mais nous sommes également favorables à ce qu’aucune ségrégation ne s’opère à l’encontre des individus qui souhaitent adopter et ne veulent pas cacher leur homosexualité, ce qui est la plupart nécéssaire qu’aujourd’hui."
Quels moyens de lutte contre l’homophobie envisagez vous ? (chez les jeunes, dans le monde du travail, sur le plan international...)
"Globalement, les Verts souhaitent le vote d’une loi pénalisant l’homophobie et la lesbophobie en tant que tels. A ce jour il n’est pas possible d’attaquer, ou très difficilement, de tels agissements. Les députés Verts ont d’ailleurs fait une proposition de loi dans ce sens. Il reste des vides juridiques à combler (par exemple en matière du droit de la Presse). Nous souhaitons que la France s’aligne sur le droit européen, qui inclut explicitement l’orientation sexuelle, parmi beaucoup d’autres, dans les motifs de discriminations combattus et sanctionnés. Cela reviendrait à aligner l’homophobie et la lesbophobie sur le racisme et l’antisémitisme dans leur traitement par la loi. Cela est inscrit clairement dans notre programme."
Chez les jeunes :
"Pour favoriser la disparition des complexes naissant lors de la découverte de son orientation sexuelle dans sa famille, nous misons sur l’ouverture d’esprit plus grande que facilitera une toujours plus grande visibilité et "normalisation" dans le regard porté. On occulte complètement ce sujet dans les motifs de tentatives de suicide chez les jeunes. C’est criminel : un trop grand nombre de jeunes mettent fin à leurs jours à cause de ce mal-être. N’oublions pas que ce n’est pas le fait d’être homosexuel-le qui tue, c’est l’homophobie et l’intolérance que ces jeunes ont rencontré dans leur vie de tous les jours. Nuance. Dans les établissements scolaires, même si la situation a progressé grâce à des circulaires précises du Ministère de l’Education nationale et à du matériel pédagogique théorique adapté, c’est toujours un sujet tabou. Je ne parle même pas des instituteurs et professeurs contraints de masquer leur orientation sexuelle par peur des attaques haineuses de certains parents, qui les assimilent instantanément à des pédophiles, ou les accusent d’avoir orienté leurs enfants. C’est scandaleux. Il y a encore des consignes plus claires et fortes à mettre en place."
Dans le monde du travail :
"Les projets de législation dont je vous parlais à l’instant envisagent les situations du monde professionnel et associatif."
Sur le plan international :
"Il serait nécessaire que les condamnations formelles, auxquelles nous contribuons attentivement et ardemment, puissent prendre une forme concrète, mais là je parle à titre personnel."
Dans les pays en voie de développement, l’épidémie de SIDA fait des ravages. En Europe, la prévention recule. Quels moyens votre formation envisage-t-elle pour lutter de manière beaucoup plus efficace contre le SIDA et les maladies sexuellement transmissibles ?
"Votre question est très pertinente sur le fond, bien sûr, et je vais vous livrer mon point de vue. Mais au premier abord, sa proximité avec vos autres questions -et aussi le thème de votre site Internet- me trouble un peu. En effet, la plupart des gens ont tellement l’habitude d’associer homos et sida, que parfois j’ai l’impression que cela renforce le sentiment que cette terrible pandémie ne concerne que les homosexuels. Cette croyance a d’ailleurs des effets dévastateurs : par le fait que justement ce soient des associations gaies et lesbiennes qui se soient le plus mobilisés au départ dans la lutte contre la maladie, parce que les personnes n’ayant que des pratiques homosexuelles ont été les premières victimes, elle contribue à renforcer l’idée que cela « ne concerne que les pédés » (ne riez pas, je l’entends parfois encore avec colère actuellement). Comme si 40% des victimes n’étaient pas hétérosexuelles. Mais surtout, ce non-dit renforce l’insouciance criminelle de ceux-celles qui ont des pratiques à risques hétéros et homos, mais ne se considèrent pas culturellement ou socialement comme gay ou lesbienne. On a bien raison aussi, de ne pas souhaiter pas se "classer" spécifiquement. Mais de ce fait, ces personnes ont tendance à penser qu’ils-elles ne sont pas concerné-es. Ce qui est tragique pour la transmission de la maladie et son dépistage, puisqu’on refusera par principe d’y être attentif. Alors que ceux-celles qui ont des pratiques à risques exclusivement homosexuelles, seront beaucoup plus sensibilisé-es et soucieux-ses de son/sa partenaire, même occasionnel-le."
Notre site s’adresse avant tout aux jeunes gays, souvent moins informés et moins sensibilisés que les générations précédentes. C’est pourquoi nous parlons aussi de prévention sur monchoix. Mais nous n’ignorons pas les dangers multiples de l’amalgame entre homosexualité et Sida. D’après pas mal de témoignages que nous avons reçu, la réaction première de beaucoup de parents lors du coming out de leur enfant est de s’inquiéter du Sida.
"Je l’avais bien compris comme cela, naturellement, étant donné les témoignages, souvent émouvants, que vous recevez. Et dans un site comme le vôtre, il est pertinent que des informations de prévention figurent aussi..."
L’amalgame entre homosexualité et Sida ne suffit tout de même pas à expliquer une certaine insouciance vis-à-vis des risques.
"Le fait que les familles occultent systématiquement la vraie cause de décès lorsque le VIH en est à l’origine. C’est à mon sens encore plus criminel pour l’évolution de la perception de la présence dramatique de la maladie dans le quotidien. Parce que presque personne ne peut se souvenir d’avoir eu dans sa famille un parent mort du Sida : on n’en voit nulle part, c’est étrange, non ? Alors qu’il y a en France chaque année encore plus de 3000 décès pour cette raison (sans compter plus de 37.000 personnes qui ont déjà disparu pour cette raison depuis 20 ans) il n’y a que les proches, ami-e-s (et pour le coup les membres des communautés dont nous parlions tout à l’heure) pour le savoir. C’est dévastateur."
"Les efforts de prévention ne peuvent que reculer, comme vous dites, dans les pays occidentaux, qui peuvent encore se payer le luxe de croire qu’ils sont très peu concernés. Alors que les pays plus défavorisés, l’Afrique en particulier, où il n’est plus temps d’avoir ces délicatesses assassines, ne peuvent que se résoudre à constater que leur population est décimée systématiquement, sous le regard de moins en moins solidaire des pays "riches" : les résistances des grands groupes pharmaceutiques à appliquer des prix préférentiels aux pays du Tiers Monde, avec la complicité passive de gouvernements de plus en plus centrés sur leurs propres ressortissants, les abandonnent à leur sort dans la plus totale indifférence du grand public occidental."
(Photographie : Guillaume de Fenoyl. Tous droits réservés)