Hélène est à côté de moi. Elle dort encore. Je jette un coup d’œil à ma montre : six heures et demi. Je la regarde. Elle est belle quand elle dort. Camille était belle aussi quand elle dormait. Je ne pouvais pas m’empêcher de lui caresser les cheveux pour la réveiller. Elle avait fini par prendre l’habitude d’être réveillée tous les matins ainsi. C’était moins violent que l’immonde sonnerie de mon réveil.
Je n’ose pas avec Hélène. J’ai peur de me comporter avec elle comme je le faisais avec Camille. Alors je m’accoude au lit et je continue à la regarder. Je pense à Camille. J’ai l’impression de l’avoir trahie. J’aurais dû attendre avant de faire l’amour avec Hélène, faire un peu plus connaissance avec elle. Peut-être qu’entre temps Camille se serait rendue compte de son erreur et qu’on serait retournées ensemble. Toutes les deux.
Il fait encore un peu sombre dans mon appartement. On est en été, le soleil ne va pas tarder à se lever. J’aimerais qu’il attende un peu. Qu’il aille doucement. Qu’il me laisse réfléchir avant de m’obliger à me lever. Qu’il me laisse le temps de regarder Hélène dormir. Elle est vraiment magnifique. Mais je ne la connais presque pas. Je connaissais tout de Camille, c’est pour ça qu’on ne se parlait quasiment plus à la fin de notre relation. Ce qu’on avait de gentil à se dire on le savait l’une et l’autre, donc on ne se disait plus qu’on s’aimait. Par contre on avait moins de mal à se dire qu’on se détestait. Elle a eu raison d’en finir là.
Au début je trouvais que Camille était aussi gourde qu’Hélène, mais dans un autre genre. Elle avait un style de nana post-soixante-huitarde, avec tout ce que ça comporte d’attitudes et de fringues. On s’était rencontrées tout à fait par hasard dans un café (au Temple, lieu des rencontres hétérosexuelles étudiantes par excellence). Elle était assise seule à une table, elle lisait. Il n’y avait plus de table de libre dans la café (il n’y a que moi pour me taper systématiquement les endroits en plein rush-hour), donc je me suis assise en face d’elle. Elle m’a souri, je lui ai demandé ce qu’elle lisait. Un livre sur le bouddhisme. Je me suis dit « chouette lecture... si j’avais su j’aurais amené mon 100 ans de Tarte Tatin à Lamotte-Beuvron. » Et puis elle a commencé à me parler bouddhisme. Elle était partie une année à Lhassa, la « capitale interdite » du Tibet. Elle y était allée seule, en pleine immersion. Elle avait visité le Potala, avait fréquenté une flopée de moines chauves enrubannés de pourpre, tout en vivant dans un quartier pauvre. Petit à petit, le sentiment premier que j’avais eu à son égard (je suis une fille bourrée de préjugés comme on l’aura remarqué) disparut. Je dois avoir un certain faible pour les gens passionnés. Et elle était sans doute plus sexy que le Dalaï-Lama quand elle parlait religion. Quoiqu’il en soit, ensuite elle m’a dit que les bouddhistes étaient une religion très ouverte, qu’ils étaient les seuls qui célébraient les unions homosexuelles (en rajoutant « par exemple » à la fin, sait-on jamais, j’aurais pu être une homophobe déguisée en lesbienne), qu’il y avait dans l’antique Kama Sutra des chapitres consacrés aux « plaisirs homosexuels », tout ça pour subtilement me tendre la perche. On a continué à parler de tout et de rien, elle m’a confiée qu’elle était en première année de Lettres et qu’elle avait vingt ans. On avait échangé nos numéros, et puis une histoire d’amour s’en est suivie, une histoire qui dura deux ans.
Hélène dort toujours. Et je suis toujours prise de remords. Je me dis que c’est sans doute parce que je ne suis pas remise de Camille, que je suis toujours avec elle dans mon esprit, et que je devrais plutôt remercier le ciel de m’avoir envoyée Hélène pour en finir de Camille au lieu de pleurnicher sur mon sort.
Je vais dans la salle à manger, je mets mon CD de Laura Veirs, Ether Sings. Une belle chanson pour se réveiller. Je vais dans la cuisine, je fais du thé. J’espère qu’elle ne boit pas de café, je n’en ai pas. Je range un peu l’appartement, hier soir elle n’a pas eu l’occasion de voir à quel point c’était le capharnaüm, je vais essayer de rattraper ça histoire de me donner bonne conscience. Il est sept heures et quart. Les gens commencent à brailler dehors. Hélène se lève. Elle me regarde, sourit, hésite, vient m’embrasser, se frotte les yeux, regarde la bouilloire, « Comment tu sais que je bois du thé le matin ? », « Je le sais parce que je n’ai pas de café. », me sourit à nouveau, m’embrasse à nouveau, me regarde gênée, « Prends ce que tu veux pour t’habiller dans l’armoire de la chambre. », « Merci Téanna. ». Je prends des tasses, éteins la bouilloire, sors les sachets, dis fort « Tu veux du suuucre ? », « Non, merci. », remplis les tasses, l’eau n’est pas assez chaude, tant pis. Elle, nue dans ma chambre. Je la regarde, je la trouve belle, je détourne les yeux, ça ne se fait pas dès le premier jour ces choses-là, il faut que j’attende un peu, je pense à Camille, je pense trop à Camille, je vais sortir acheter des croissants, je penserais à autre chose comme ça. Avant de partir j’ouvre les volets, puis la fenêtre. Je regarde un instant dehors, il fait super beau et les gens gloussent toujours autant. Je m’assois sur le canapé quelques instants. Je repense à Camille, puis à Hélène. Je regarde mon plafond. En ouvrant la fenêtre deux mouches ont rappliqué. Elles se collent, elles doivent être en chaleur c’est pas possible. Je pense « C’est ça, venez baiser chez moi aussi. ». Je pense que je suis conne de parler aux mouches dans ma tête. Je prends mon portefeuille, mon portable, et je sors chercher ces foutus croissants alors qu’Hélène est dans la douche.
Une fois en bas j’appelle Victoire. Elle doit être en train de se préparer pour aller travailler à cette heure-là. « Sex-shop La Touffe en Feu, j’écoute ? (Maudit soit l’affichage automatique des numéros).
- Bonjour, je voudrais savoir s’il vous restait encore quelques-uns de ces fameux godes-ceinture de trente centimètres...
- Je suis désolée, ils sont tous partis comme des petits pains. On va en recevoir une nouvelle cargaison du Taiwan dès la semaine prochaine. Je peux faire autre chose pour vous ?
- J’ai rencontré quelqu’un. (silence). (un papy me regarde avec un large sourire dans la rue, j’espère qu’il ne s’est pas senti visé par mon trente centimètres). (je détourne le regard).
- Ah bon ? Elle s’appelle comment ?
- Hélène.
- (rires).
- Oui, comme la poire. (sifflement réprobateur).
- Si ça dure plus d’une semaine tu me la présenteras j’espère.
- Elle est trop belle pour que je te la présente, elle ferait devenir lesbienne même la plus hétéro des hétéros.
- Je la soudoierai avec du parfum alors, à défaut de pouvoir le faire avec les traditionnels bonbons. (rires, gloussements).
- On verra ça. Je te fais un bisou. Tu travailles aujourd’hui ?
- Non je suis en repos. (merde, j’ai dû la réveiller, j’ai complètement oublié qu’on était Mercredi.)
- (silence).
- Passe une bonne journée ma puce.
- Toi aussi. Bisou. »
Je passe prendre des croissants à la première boulangerie du coin, puis je rentre chez moi.
En poussant la porte, j’entends Sick Of Goodbyes, Hélène avait dû mettre mon CD de Sparklehorse. Je pose le paquet sur la table de la cuisine. Elle a bu son thé. Je vais dans la chambre, elle n’y est pas. Dans la salle de bain, idem.
« I’m so sick of goodbyes, goodbyes. »
Elle était partie.
1 Lamb, What Sound, What Sound.