Jusqu’où pouvons-nous excuser...
La fortune de notre vie nous réserve souvent de curieuses opportunités, heureuses ou malheureuses, cruelles parfois, poétiques tantôt... tous ces aléas qui nous structurent, nous individualisent et nous forgent une personnalité. Dans cet enchevêtrement d’événements originaux et inédits, le passé, délicat trouble parasite, darde de sa mémoire nos choix et nos motivations. Les souvenirs sont notre histoire de vie mais les réminiscences demeurent des étapes non englouties par le temps, susurrant la revanche, prêchant la combatitivité !
Il est curieux de constater, dans les bars généralement, la proximité existante entre les personnes accoudées au zinc. Vous êtes là, esseulé, absorbant votre verre promptement, de peur de trahir votre ennui, espérant toutefois, qu’un jeune gars vienne vous parler. Vous êtes seul mais lorsqu’un homme d’âge plus avancé, vous interrompt dans votre dégustation et entame la conversation, paradoxalement, vous vous enfermez plus encore dans votre monde morose, répudiant ce quidam à la palabre aisée. Triste vision du monde communicatif ! D’autres, a contrario, répondront avec entrain à ce visiteur inattendu, à celui qui vous fait renaître dans la réalité. Un dialogue passionnant et foisonnant s’instaure... et ce n’est que la stridente sonnerie de votre téléphone qui, en retentissant, vous conscientise de l’heure tardive de la journée. Déjà !
Sur le chemin du retour, l’expectative vous envahit et vous commencez à douter de l’intégrité de votre interlocuteur, qui au moment du départ, souhaitait échanger ses coordonnées... Etrange habitude ! La réflexion, quoique bénéfique, engendre alors un questionnement incessant, une interrogation qui perdurera jusqu’à l’instant où, rentré au domicile, votre esprit sera attiré par un nouveau fait particulier... Pourquoi ne lui ai-je pas communiqué mon numéro de portable ? Vous êtes seul, une fois de plus !
"Aucune victime n’est à déplorer", de Christophe Jean-dit-Gautier, aux éditions H&O, nous narre cette étonnante rencontre entre Maxime, jeune étudiant en lettres, éperduement amoureux et hétérosexuel, et Charles, un quadragénaire un peu névrosé et n’aimant que les hommes. Charles recherche un "garçon à tout faire", Maxime, lui, aurait bien besoin d’une manne pécuniaire... Le contrat est scellé ! Jour après jour, une amitié se nouera entre les deux protagonistes, grandissante et équivoque, mais jamais Maxime ne se doutera de la mise en scène qui l’assaille, du jeu auquel il adhère aveuglément et inconsciemment. Il est devenu un pion malgré lui, un pion que Charles, à sa guise, entraîne dans ses désirs...
L’histoire de Charles est bien étrange. Il a acquis une grande maison, avec piscine et bibliothèque, une espèce de demeure intemporelle mais étrangement inadaptée au propriétaire... Fait-elle partie, elle aussi, du guet-apens ? La vie de notre quadragénaire s’entraperçoit entre les lignes, distillée au fil des 123 pages. Elle apparaît profondément marquée, intimement perturbée. Par qui ? Par quoi ? Il est des étiologies qui trahissent les desseins, alors le brouillard baignant le passé de Charles ne se lève qu’avec beaucoup de difficultés. Mais, au travers de ce sombre linceul, une lueur blonde vacille, une jeune lumière impétueuse de jeunesse, candide et presque pas farouche... Charles l’a bien compris... mais Maxime ?
La vengeance est-elle excusable ? La vie peut-elle être un jeu ? Peut-on pardonner les stigmates de la douleur ? "Aucune victime n’est à déplorer" explore implicitement les possibilités de réponses et nous amène à réfléchir sur la vie, sur le sens de notre vie... Ma lecture achevée, je songeais encore à cette banale aventure, jamais triviale, douce et cruelle, noble et généreuse, égoïste même... Je pensais à Charles, à Maxime. "Ce garçon me hantera toujours. Embrasse ton père." Je me permets, moi aussi, de vous embrasser. Suis-je excusé ?