Arrivé devant les portes du Palais Royal, le mystérieux Ramgrith s’adressa avec un naturel déconcertant aux deux gardes qui étaient là, impassibles, bloquant de leurs lames croisées l’accès à la démesurée porte, dont le forme rappelait celle d’une serrure :
« Je voudrais entrer, s’il vous plait, et avoir une audience avec votre souverain dans les plus brefs délais.
Avez-vous un rendez-vous ? Un mandat de Son Altesse ?
Je n’ai rien de cela. J’ai fait un long voyage pour m’entretenir avec le maître des lieux, afin de lui présenter une requête dont la nature elle-même impose le plus strict secret, mais aussi la plus grande promptitude. »
Le garde ne sembla pas convaincu par l’étranger, mais il ressentait une sorte d’admiration envers cet homme qui avait eu le culot de parler de cette façon à un garde royal, et ce afin de lui demander ce que personne n’a jamais eu : une audience royale sans mandat.
Le visiteur aurait très bien pu tirer sa lame courbe, et se débarrasser bien prestement de ces obstacles, fatigués par le froid et la nuit, mais il n’en fit rien, il resta là, debout, sa stature imposante faisant face aux deux soldats, résolu à rester jusqu’à obtenir raison, et à ne forcer le passage qu’en dernier recours. Il en avait le pouvoir à sa disposition, mais eût la sagesse de le garder pour lui le plus longtemps possible, afin de s’entendre avec le roi sous les meilleurs hospices.
Après plusieurs heures de standing - les gardes avaient déjà été relayés par deux fois -, un messager se présenta à la porte, mandant l’étranger d’entrer dans le vestibule, afin d’expliquer le plus clairement possible sa requête au chambellan. Ce dernier s’exécuta, il entra dans cette pièce, petite, mais magnifiquement décorée, et y fut accueilli par un homme de taille moyenne richement vêtu, et dans des couleurs excentriques, mais cependant moins atypiques que son couvre-chef, une sorte de turban rose et or, qui lui donnait l’air d’un farfelu, ce qui ne sembla pourtant pas étonner ou choquer le visiteur. Il se présenta : Kartène chambellan de son Altesse Aleb, et invita l’inconnu à se présenter.
« On me nomme Nol, et il est de mon devoir d’entretenir Aleb au sujet d’un secret bien gardé, mais je ne puis vous en révéler d’avantage. Je viens en paix, soyez-en assuré, et n’ai nulle intention de porter un quelconque tort à votre souverain, et consens à laisser mon arme à vos soins pendant toute la durée de l’entretien.
Votre arme ? Vous voulez dire vos armes ?
Non, je dis bien mon arme. Je n’ai que cette lame courbe, rien d’autre, vous pouvez me fouiller pour vous en assurer, je le comprendrais aisément, mais vous perdrez votre temps. »
Etrangement, l’air dubitatif du responsable de l’emploi du temps royal disparut, pour laisser place à un visage confiant, voire amical, ce qui sembla l’étonner lui-même, alors que le visage de Nol ne présenta aucun changement : ses traits secs conservèrent leur air neutre et un sourire bienveillant, ni bon, ni mauvais. Kartène pria son invité de l’excuser, avant de s’éclipser, afin de faire état de ses impressions au souverain qui attendait patiemment dans la pièce voisine.
Nol attendit patiemment, conservant sa position et son air, comme figé dans le temps et l’espace, ne prêtant pas attention aux nombreuses minutes qui s’écoulèrent avant le retour du Chambellan.
« Son altesse désire vous recevoir, Nol, cependant, il désire que vous laissiez, comme vous l’avez proposé, votre lame aux gardes. Elle vous sera restituée un peu plus tard.
Je suis honoré de cette faveur, et me plierai aux volontés de votre maître. » Ainsi donc, Nol confia son arme aux gardes, qui semblaient surpris de voir cet homme, visiblement un cavalier Ramgrith, se séparer si aisément de son arme, sur sa propre proposition de surcroît.
Nol suivit donc son intermédiaire dans la pièce voisine, où un homme, habillé de façon simple, l’air soucieux, le reçut.
« Ainsi donc vous êtes Nol, celui qui a réussi à faire plier la volonté de mes gardes suprêmes ? Je me présente : Aleb de Gireth. Acceptez mes excuses les plus plates quand au traitement qui vous a été fait devant les portes de ma demeure.
Vous êtes tout excusé, noble seigneur, et la prudence de votre maison m’est réconfortante.
Il me tarde d’entendre les révélations que vous avez à me faire, chez ami, mais il est l’heure du souper, et vous devez être bien affamé, après avoir attendu si longtemps devant ma porte sans bouger. Seriez-vous gré de partager ma table ce soir ?
Je ne puis refuser une si généreuse invitation, nous parlerons de ce qui m’amène ici par la suite, si cela est urgent, il peut tout de même souffrir un délai tel que celui d’un repas.
Dans ce cas suivez moi. »
Nol suivit Aleb dans une pièce gigantesque, arborant une vaste table rectangulaire sur laquelle étaient disposées de nombreuses victuailles, ainsi que la vaisselle nécessaire pour quatorze personnes. Le monarque expliqua qu’il n’appréciait guère les repas titanesques, et préférait partager sa table avec quelques amis, invités, et certains de ses subordonnés, ce qui provoqua l’apparition d’un imperceptible air admiratif sur le visage de Nol. Le repas fut animé, on y parla beaucoup, et nombre d’étrangers auraient été surpris de constater avec quelle liberté les subordonnés discutaient et plaisantaient avec le roi, cependant, cela ne sembla pas troubler Nol.
Le souper terminé, et les convives retournés à leurs tâches habituelles, Nol et Aleb se retrouvèrent seuls dans une antichambre aux proportions plus que raisonnables, dans laquelle siégeaient deux superbes fauteuils en bois sombre, travaillés par la main d’un artiste accompli. Les deux sièges se faisaient face, leur assise était très confortable, autant que le dossier, et les boiseries des cadres se prolongeaient pour donner naissance à un accoudoir sculpté en forme d’aigles à la posture rassurante, de telle façon que les mains des personnes qui s’y asseyaient reposent sur le sommet de la tête du rapace, ce qui mettait en valeur la carrure de Nol, et à plus forte raison la majesté d’Aleb. Entre les deux fauteuils se trouvait un tapis d’excellente qualité, aux couleurs vives et aux motifs gais, sur lequel trônait un petit guéridon surplombé d’un plateau d’argent bordé d’or, sur lequel reposait un service à thé marqué d’un aigle et d’un cheval dorés, accompagné d’une petite corbeille de fruits, de gâteaux et d’autres petits plaisirs du palais. Une servante entra silencieusement, et servit le thé, avant de se faire congédier par Aleb.
« Nous pouvons désormais parler du sujet qui nous tient à coeur. Je vous serai gré d’abréger mon attente, et de m’exposer au plus vite les motifs de votre visite, ma curiosité me torture plus que tout. Vous pouvez ici vous exprimer sans retenue, je suis le seul à vous entendre.
Bien à vous, cher ami. Je vous suis gré de votre hospitalité, et suis quelque peu surpris et apaisé par la confiance que vous me portez. Je viens ici vous entretenir de secrets qui ont été gardés depuis des générations d’hommes, secrets qui ont vu naître et disparaître des empires. Comprenez moi bien : en entendant ceci, vous vous liez à ce secret de façon définitive, et il me sied de vous avertir que les répercutions de ces confidences sont immenses. Vous avez donc la possibilité si vous le souhaitez d’abréger là cet entretien, afin de ne point souffrir des conséquences de mon récit.
Vos précautions me touchent, Nol, mais je ne tiens pas à me défiler. Toute l’ombre qui plane autour de votre venue a tant piqué ma curiosité que je ne puis m’abstenir de vous écouter, qu’importe des répercutions de votre récit, je m’engage devant vous et les Dieux à les assumer toutes.
Je n’ai nul besoin de votre engagement, celui-ci ne va pas de mon ressort. Vous comprendrez après avoir entendu mon histoire. »
En fin connaisseur des traditions Arques qu’il était, le marcheur inconnu frappa à la porte de la maison rustique qui était le siège de la réunion des chefs de clans, et entra sans attendre une réponse. Il arriva dans une sorte de vestibule, dans lequel se situaient de très confortables fauteuils, arrangés en cercle autour d’une table basse. Sur le mur se situait une superbe fresque, manifestement très ancienne, représentant la déesse Euridys la Sage, en dessous de laquelle des paires de pantoufles jonchaient le sol. Une femme Arque arriva dans le porte et s’excusa brièvement d’avoir fait attendre son invité, qui ne manqua pas de lui expliquer qu’il devait discuter avec les chefs de clans, ce qui ne posait aucun problème, étant donné que quiconque le désirant pouvait intervenir à sa guise au Tertre de la Lune. Il se fit donc introduire devant les chefs, certains étaient jeunes, d’autres moins, tous avaient les traits communs des nordiques et portaient la barbe, mais certains étaient plus petits que la moyenne. Après la rituelle séance de présentations, et les mises en garde que l ?invité avait déjà répété maintes dois par le passé, le débuta un récit :
« Tout cela commence il y a de cela bien longtemps, ce récit a traversé les ages par les mémoires rassemblées de mains et mains hommes, et je ne puis donc en garantir la parfaite exactitude, cela dit, les nombreux éléments en corrélation au travers des récits que j’ai entendus tendent à prouver que les faits sont rapportés de la façon la plus exacte qui soit. Il y a bien longtemps donc, à une époque à laquelle on ne saurait associer de date exacte, naquit l ?humanité sur cette planète, en même temps que les cultes divers et variés. Il est de notoriété publique qu’à cette époque furent priées les six divinités que l ?on dit principales : Euridys, Usul, Cameloparladis, Pavel, Grus et Caela. On ne trouve aujourd’hui que des traces des cultes d’Euridys et Usul, les autres ayant disparu depuis fort longtemps. Cependant, de nombreux récits des temps anciens rapportent que les divinités perdurent à leur culte, et poursuivent leur action tant bien que mal, tentant de retrouver des fidèles. Un grand nombre des récits que j’ai trouvés prétendent par exemple que la puissance d’un Dieu est d’autant plus grande que nombre de personnes le prient.
Ce récit est très intéressant, frère Nol, mais vous m’accorderez que cela parait extravagant, non ?
Je vous le concède, Nédem, chef du Clan du hérisson, mais je ne serai pas venu vous importuner si nombre d’indices n’avaient tendu à me prouver le contraire.
Comment le pouvoir d’un Dieu peut-il résulter des hommes qui le prient ? Je ne comprends pas le rapport entre ces données.
Voyez vous, Chef Akrane, le rapport entre ces données est lié à l’essence même des Dieux, et c’est justement ce qui m’amène ici. Je me suis fait charger par les Dieux d’une mission de la plus grande importance à leurs yeux : il me faut réunir des émissaires de chacun des royaumes du Monde Connu, afin de partir en quête de l’Origine des Dieux et de l’Humanité. »
Les chefs eurent l’air surpris, un murmure parcourut l’assemblée, et tous affichèrent une moue désapprobatrice. A leurs yeux, cette quête était impolie, et en Arkarie, le mot « impoli » prend une signification toute particulière. Devant la réaction de son auditoire, Nol ne montra pas le moindre signe d’inquiétude.
« Je me permets de vous rappeler que cela est une requête des Dieux eux-mêmes. Je sais, au vu de la fresque qui tapisse le mur de votre entrée, que vous ne doutez pas que les Dieux puissent prendre forme afin de prendre contact avec les Hommes, et c’est ce qu’ils ont fait avec moi. Cette quête n’a rien d’impoli en soi, croyez-moi sur parole.
Votre locution me parait bien vague, Nol le Messager. Pourrions-nous en savoir d’avantage, je vous prie ?
Je suis désolé, Mogdur, président du conseil, mais je ne puis vous en dire plus, il m’appartient de ne révéler le gros du secret qu’aux émissaires, et à eux seulement, faire autrement serait impoli.
Nous allons donc délibérer quand a l’envoi ou non d’un émissaire arque. Je vous prie de bien vouloir vous retirer le temps de notre vote, la tradition voulant qu’il en soit ainsi.
Je vous remercie de considérer mon intervention avec la gravité qui lui sied, et consens à me retirer sur-le-champ.
Ma femme viendra vous quérir quand nous aurons délibéré. Si vous désirez quoi que ce soit, vous n’avez qu’à lui demander. »
Nol fut accompagné dans le vestibule, où il s’assit sur le fauteuil qui faisait directement face à la fresque, qu’il contempla sans bouger des heures durant, alors que les chefs de clans votaient. Les Arques étaient des gens très croyants, et avaient abrégé le récit de Nol bien avant sa fin, ayant par avance compris la teneur de celui-ci, et ne désirant pas en savoir plus. Ceci ne dérangeait pas Nol, pour qui ce gain de temps était providentiel. Les chefs étaient partagés, certains croyaient le Messager fou, d’autres prêtaient une confiance absolue dans son récit, et d’autres encore ne savaient quelle position adopter. Les plus anciens préféraient envoyer un émissaire quoi qu’il advienne, plaidant qu’il ne leur coûterait moins d’envoyer quelqu’un pour rien, plutôt que de perdre une occasion de participer à la plus grande quête de l’Humanité. Les plus jeunes, en revanchent, préféraient y voir un piège, une sorte de traquenard visant à corrompre la population Arque, et la mener vers une foi impolie, ce qu’ils se refusaient à cautionner.
Une escorte vint intercepter l’Etrange marcheur avant qu’il ne soit entré dans un périmètre respectable entourant la Maison des Sages. Il se laissa entourer sans tenter la moindre esquive, et s’enquit de l’endroit où il se faisait mener : la maison des sages était bien sa destination, les mères avaient en majorité vu leur curiosité suffisamment attisée par l’étrange pour désirer connaître ses motivations. Il fut derechef conduit à aux mères, qui tentaient d’oublier leur impatience en entamant diverses conversations, qui finissaient inlassablement par glisser sur le sujet de l’Etrange. Il fut amené sans introduction dans la grande salle dont les murs étaient cachés par de grandes tentures aux couleurs vives, malgré leur âge. Les mères retrouvèrent en un instant le calme et la discipline qui convenaient à une telle réunion, et dévorèrent Nol des yeux. Celui-ci se présenta succinctement, et exposa très brièvement les raisons de sa venue, avant de demander aux Mères si elles daignaient ou non à l’entendre. Après quelques discours animés, quelques mères, dont le fort était vraisemblablement la diplomatie, calmèrent rapidement les esprits, plaidant qu’elles ne perdraient au plus qu’un peu de temps en choisissant de lui prêter attention.
« Je vous remercie de votre complaisance, chères Mères. » Il entama donc le récit exactement de la même façon que les Arques l’avaient entendu, mais comme il sied aux conseils des mères, personne ne l’interrompit avant qu’il ne signifiât qu’il avait terminé, ce qui lui permit de faire son récit dans son intégralité : « Vous connaissez, chères Mères, l’existence de la Magie, que vous appelez Volonté. Inutile de démentir, je sais que depuis des générations, l’une de vous, la chargée des traditions, doit recruter et former des apprentis. Vous savez donc que le "récept" d’un objet, c’est-à-dire sa capacité à être modifié par la Volonté, est dépendant de l’attention que l’on porte à l’objet. Un Dieu fonctionne de façon similaire, mais je ne puis vous en dire d’avantage, vous en savez déjà presque trop, et en dire plus serait une faute de ma part, seuls le ou les émissaires que vous désignerez pourront en apprendre plus, et il leur reviendra de choisir s’ils vous le confient ou non. Je suis en effet venu vous demander de nommer un ou plusieurs émissaires afin de mener à terme une quête qui a été confiée par les Dieux, dont une délégation extraordinaire a jugé important de découvrir leurs origines. Les origines des hommes ont toujours intéressé les hommes, et aujourd’hui encore, on ne connaît pas l’essence dont nous sommes constitués, et les Dieux commencent à ressentir cette même envie de connaître leur essence. Si vous avez des questions à me poser, ne vous retenez pas plus.
Vous nous faites ici un récit bien fantastique, jeune homme, et comprendrez que l’on ait du mal à vous porter caution. Je voudrais juste savoir pour mon chef quelles garanties on peut avoir quand à la fiabilité de vos dires ?
Je ne peux hélas rien apporter comme preuve, vous ne disposerez que de ma parole, et rien ne vous force à me croire.
C’est bien ce que je pensais, mes consoeurs, la délibération risque d’être difficile. »
Les visages des Mères montraient des expressions très mitigées, certaines étaient dubitatives, d’autres enthousiastes, d’autres encore étaient troublées par l’étrange et son récit, mais toutes se sentaient plus ou moins convaincues par le récit de l’étrange, ce qui augmentait d’autant plus le trouble de certaines, eût égard de la teneur de la locution. L’Etrange connaissait la Volonté, la maîtrisait-il ? L’avait il utilisé pour partiellement anéantir leur doute ? Si tel était le cas, il faudrait se méfier de cet étrange personnage. Consciente de ces interrogations qui trottaient dans la tête des Mères, qui savaient toutes que le secret de la volonté n’était connu que d’une petite poignée de dignitaires du Matriarcat, la Mère chargée des traditions prit la parole :
« Cette question peut vous paraître quelque peu cavalière, mais aux vues des circonstances, nous devons nous armer de la plus grande prudence. Certaines de mes consoeurs et moi-même nous demandons si vous n’auriez pas fait usage de votre Volonté afin de nous contraindre à porter foi à vos affirmations. Consentirez-vous à nous éclairer sur ce point ?
Je comprends vos doutes, et ils me réconfortent, tout en apportant foi aux dires populaires, rapportant la grande sagesse des vôtres. Je n’ai pas fait usage de volonté sur vous, ni sur rien ici ou ailleurs, c’est une compétence qu’il ne m’a pas été donné de maîtriser. Seuls vos émissaires en sauront plus à ce sujet, mais que ceci ne vous empêche pas de me faire confiance. » Les Mères eurent l’air rassuré, et se lancèrent un regard entendu : elles allaient délibérer sous peu. Nol fut averti que durant les débats de délibération, il n’aurait que le droit d’entendre, mais en aucun cas d’intervenir, mais Nol semblait déjà connaître cette règle particulière au conseil des Mères, et s’y plia sans compromis. Le débat se faisait vif, et l’on sentait toute la vigueur que les mères les plus diplomates mettaient en oeuvre pour calmer les plus hargneuses. Le débat finit quand même, après de nombreuses heures de discussions, par tourner en la faveur de Nol, qui était resté planté là, sans bouger, affichant une expression d’une neutralité déconcertante, ce qui ne changea d’ailleurs pas quand le verdict fut soumis au vote : un oui à l’unanimité réussit uniquement à extirper un « Merci à vous d’avoir pris ma demande en considération. » de la bouche de l’étrange, qui prit congé après avoir laissé quelques instructions quand à la suite des évènements.
Le Roi de Lorelia, excédé et amusé à la fois, demanda qu’on fasse entrer le perturbateur, et précisa avec hargne au garde que si la demande formulée par ce nouveau venu n’était pas importante, il finirait sans doute au fond d’une geôle. Prudent par nature, le souverain demanda à l’un de ses dévoués serviteurs de prendre sa place pour recevoir celui qui se nommait Nol à sa place, tandis que celui-ci prendrait la place du servant. On introduit alors Nol, qui balaya la salle des yeux, saluant chaque membre de l’assemblée par son nom et son titre, avant que ses yeux s’arrêtent sur le serviteur grimé en Roi, qu’il salua comme "Afabre, dévoué servant de Aran", avant que ses yeux se posent sur celui qui semblait être son page, et lui dit : « Votre Majesté Aran de Lorelia, je vous remercie de m’accueillir en de telles circonstances, et vous dispense de vous excuser de cet excès de précaution qui eût pu vous être salutaire. ». L’assemblée fut interloquée, personne n’aurait douté que celui qui prétendait être Aran ne l’était pas s’ils n’avaient pas assisté au stratagème, étant donné que le visage du Roi et de sa suite étaient couverts par des masques. Le souverain retira son masque, et découvrit un air déconcerté, et pria le garde de se retirer, en s’excusant d’avoir douté de l’importance du visiteur, action que Nol salua d’un sourire approbateur.
La déclaration qu’il fit au roi et à son assemblée fut la même que celle qu’il avait fait quelques jours auparavant aux Mères de Kaul, et il fut écouté avec le même respect : même si une grande partie de l’auditoire semblait préférer le raisin disposé sur la table, et en abusait, chacun aurait pu redire toute l’histoire de bout en bout, mot pour mot. Les Loreliens aimant jouer, ils accordèrent crédit au récit de l’Etrange sans discuter, reçurent, ainsi que les autres avant eux, les instructions quand au lieu où les émissaires devaient se rendre, et de la date où ils y seraient attendus par Nol en personne.
L’empereur de Goran n’était pas renommé pour sa grande érudition, son attention se méritait, et son temps lui était précieux, bien qu’il ne l’usât guère qu’à siester et à compter sa maigre fortune. C’est avec un sourire pervers qu’il reçut Nol. Le monarque était un homme sec, maigre, au visage inhospitalier, tout comme par ailleurs ses manières. Il demanda sans introduction ni bonjour les motifs de la venue de l’étranger, qui en fin de compte n’eût pas le temps de donner la totalité de son récit au maître de Goran, qui s’empressa de le faire jeter au cachot quand il eût jugé que l’impétueux abusait de son temps. Il fut cela dit surpris, mais non moins déçu, quand il constata le lendemain que son prisonnier s’était évader sans bruit, sans aide, et sans ouvrir la moindre porte, la moindre fenêtre, sans avoir creusé la moindre brèche dans la mur ni aucun tunnel. Il s’était évanoui dans sa cellule à un moment que l’on ne saurait retrouver avec précision. Le garde lui avait apporté sa pitance, et en revenant pour récupérer l’écuelle, il n’avait retrouvé ni prisonnier, ni écuelle. L’Empereur de Goran fulmina. Le rouge du tapis qui couvrait son chemin ne rivalisait pas avec celui de son visage quand il hurla son mécontentement à quiconque voudrait bien l’entendre, mais finit par se calmer : il avait perdu à ce jeu, mais il en avait bien d’autres encore, mais avant tout, il lui fallait une sieste réparatrice.